L’enseignement de G. I. GURDJIEFF

Né chercheur

Extraits de « Né chercheur » publié dans « La vraie question demeure » Ed. Eoliennes 1996.
L’homme est né chercheur…

De par sa sensibilité naturelle aux vibrations d’un vaste champ d’impressions, n’est-il pas voué à un perpétuel étonnement ? Appelé par nécessité à sélectionner parmi ces impressions celles qui se prêtent à une assimilation consciente – et par là même à s’approcher d’une perception authentique de sa propre identité – n’est-il pas tout désigné pour s’interroger sans relâche ?

Telle est sa vraie vocation, son droit de naissance. Il peut l’oublier, le nier, l’enfouir dans les profondeurs de son être inconscient ; il peut s’égarer, faire mauvais usage de ce don caché, et s’éloigner de plus en plus de la réalité ; il peut même essayer de se persuader qu’il a atteint une fois pour toutes les rivages de l’Eternelle Vérité.Qu’importe cet appel secret reste vivant, l’incitant au plus profond de lui-même à essayer, essayer de plus en plus intensément de comprendre la signification de sa présence sur terre. Car il est ici pour s’éveiller, pour se rappeler et pour chercher, encore et encore.

Chercher quoi ? Demandera-t-on. A coup sûr il doit y avoir un but défini, un dessein, un objectif à atteindre à point nommé.( …)

Je ne peux m’empêcher d’évoquer ici ma dernière rencontre avec un ami d’un certain âge qui était sur le point d’entreprendre ce qui, sentait-il, allait être son dernier voyage vers les Lieux Saints et auprès des sages de l’Orient.

En le quittant, je lui dis : » Je vous souhaite de trouver là-bas ce que vous cherchez. » Avec quel sourire paisible il me répondit aussitôt : »Puisqu’en réalité je ne cherche rien, peut-être le trouverai-je… »

Débarrassons-nous tout de suite d’un malentendu possible et disons-le bien clairement: aucune connaissance réelle ne peut être atteinte par un simple effet du hasard. Tel est le pouvoir de fascination de l’existence et de ses illusions passagères que notre intérêt se détourne sans cesse de l’immédiate perception de l’essentiel.(…)

Dés lors comment entreprendre une quête authentique?( …)

Le premier pas, l’essentiel, n’est-il pas un acte de reconnaissance : reconnaissance de l’impérieuse nécessité de la recherche elle-même, de sa priorité, de son urgence pour celui qui aspire à s’éveiller et à assumer aussi pleinement que possible son existence intérieure et extérieure ?

Chaque fois qu’un homme s’éveille, il s’éveille d’une présomption:celle d’avoir toujours été éveillé, et par là même maître de ses pensées, de ses sentiments et de ses actions.(…)

Il peut aussi s’éveiller – ne serait-ce que pour un instant – à la lumière d’une conscience plus haute, lui permettant d’entr’apercevoir le monde de possibilités cachées auquel il appartient par essence, l’aidant à dépasser ses propres limites et ouvrant la voie à la transformation intérieure.

A l’instant même, l’appel de la recherche résonne en lui et l’espoir naît dans son cœur.(…).

Chaque fois qu’un homme s’éveille et se rappelle son but, en même temps qu’à ce miracle éphémère il s’éveille à une énigme insoluble. Il se rend compte par moments qu’afin de s’éveiller il était condamné au sommeil, qu’afin de se rappeler il était condamné à l’oubli.

Telle est la loi de cette situation équivoque : sans sommeil pas d’éveil, sans oubli pas de rappel. Dès lors, s’il s’obstine à chercher ce qui est au-delà de l’ambivalence, il découvrira ce qui n’était qu’un autre fantasme. En fait il y a, et il y a toujours eu, une secrète continuité dans son être, qui est en partie reflétée par la structure inchangée de son corps et l’activité cyclique de ses fonctions. Mais dans un monde d’énergies en perpétuel mouvement, une continuité si relative ne peut jamais être assimilée à l’immutabilité.La loi de l’existence humaine c’est: devenir ou mourir. Si un homme devait demeurer à jamais immobile et se fondre dans l’éternité, sa présence sur terre n’aurait plus guère de sens.

Telle est la vraie condition humaine : son acceptation lucide et totale s’avère indispensable. Elle seule peut aider le vrai chercheur à réaffirmer sa détermination intérieure. Il doit être prêt à s’adapter à une réalité constamment changeante, prêt à s’accommoder de la loi de l’alternance et des renversements successifs du destin, prêt à se conformer à tout ce qui peut se présenter de favorable ou d’hostile, prêt à rejeter tout souhait illusoire et à n’escompter ni résultat ni récompense.

Tôt ou tard il devra essayer non seulement d’accepter les risques, mais de relever le défi en connaissance de cause et de s’exposer lui-même au danger. C’est alors qu’il répondra vraiment à l’appel.(…)

Pour un homme, chercher est une tâche sacrée, qui se situe bien au-delà de ses espoirs et de ses goûts personnels. S’il y donne son assentiment et s’il s’efforce avec persévérance de l’accomplir, il éprouvera que sa recherche correspond vraiment tout à la fois à ses besoins essentiels et à ses capacités propres.

Patience – beaucoup de patience. Endurance et détermination, vigilance et promptitude, disponibilité et souplesse consciente : toutes ces qualités lui sont indispensables.(…)

Le chercheur-né ne peut échapper au labyrinthe. Peut-être comprendra-t-il qu’il est lui-même le labyrinthe et qu’aucun des échecs, aucune des « réponses » qui se présentent au long du chemin ne l’arrêteront jamais dans sa progression vers le centre de son propre mystère. Loin d’essayer de se soustraire au défi, il cultivera l’espoir de devenir de plus en plus capable de le relever: cela seul donnera un sens à sa recherche.